Rencontre avec les créateurs de Main Sauvage
Il y a des marques qui cherchent à se faire remarquer, et d’autres qui s’installent plus lentement mais durablement. Main Sauvage appartient à cette seconde catégorie. La marque développe depuis sa création en 2015 des doudous et objets pour enfants, conçus notamment à partir de matières naturelles et fabriqués à la main dans un atelier bolivien au cœur des Andes. Une approche simple et durable de l’univers bébé, loin des codes enfant trop démonstratifs.
Ce positionnement n’est pas le fruit du hasard. Derrière Main Sauvage, il y a un regard partagé, formé à l’architecture et progressivement déplacé vers l’objet, avec une attention constante portée aux formes et aux matières, à leur mise en œuvre et à leur équilibre. Rien de démonstratif, mais un travail précis, construit à deux depuis le premier jour.
Dans cet entretien, Cécile Pinoteau et Julien Gippet, fondateurs de Main Sauvage, reviennent sur la naissance du projet, sur les choix qui l’ont façonné et sur la manière dont ils construisent la marque dans la durée.

Cécile, Julien, racontez-nous la naissance de Main Sauvage.
Nous nous sommes rencontrés à la toute fin de nos études d’architecture, lors d’un séminaire de recherche à l’école d’architecture et de paysage de Lille. À ce moment-là, Cécile fabriquait déjà depuis un certain temps des petits doudous à partir de morceaux de tissus qu’elle chinait et assemblait. Elle les vendait à des proches, sur Etsy et en dépôt-vente dans quelques boutiques de sa ville natale, à Orléans. Avant même de la rencontrer vraiment, Julien a découvert son travail en commandant un doudou pour une naissance, et a été touché par la sensibilité de ses pièces.
Très vite, une complicité s’est installée entre nous, et l’envie de prolonger ce projet s’est imposée assez naturellement. Julien a commencé à se demander ce que cela pourrait devenir à une échelle un peu plus large. Au départ, on a surtout pris ça comme un terrain de jeu. On a redessiné des modèles ensemble, cherché un langage commun, réfléchi à un nom, à une identité. Puis assez vite, une question s’est posée : comment passer de pièces uniques, faites à partir de tissus rapiécés, à des objets reproductibles en petites séries, sans perdre ce qui faisait leur singularité.
Cela nous a amenés à repenser les modèles, à chercher des fournisseurs, à imaginer des méthodes de fabrication adaptées à une production à petite échelle. On a aussi pris le temps d’analyser ce qui plaisait dans les doudous de Cécile, pour en garder l’essentiel et en faire une base plus structurée.
De fil en aiguille, le projet a pris de l’ampleur. On s’est rapprochés de la Chambre de commerce et d’industrie de Lille, où l’on a été accompagnés sur des sujets que l’on ne maîtrisait pas du tout : le financement, le business plan, les statuts, les coûts de revient. Ce volet-là, très concret, nous a finalement beaucoup intéressés et a contribué à donner une vraie assise au projet.
À la sortie de cet accompagnement, nous avons pu obtenir des aides, puis un prêt bancaire, en présentant nos prototypes et notre vision. Ce qui avait commencé comme une parenthèse après des études exigeantes est devenu progressivement une véritable entreprise. Au moment du lancement, le projet avait déjà largement dépassé ce que nous avions imaginé au départ, tout en restant fidèle à ce qui nous avait réunis au début : le plaisir de concevoir des objets simples, sensibles et durables.
Vous avez tous les deux une formation d’architecte. À quel moment avez-vous décidé de vous en éloigner, et pourquoi l’univers de l’enfant s’est-il imposé ?
Au départ, on ne s’est pas éloignés de l’architecture par choix tranché. À la fin de nos études, on voyait surtout ce projet comme une parenthèse, une manière de respirer après un parcours assez exigeant, et aussi un moment où ni l’un ni l’autre n’était totalement certain de vouloir poursuivre dans cette voie. On avait envie d’explorer autre chose, de travailler à une échelle différente, avec un rapport plus direct aux objets et à la matière.

En réalité, c’est plutôt le développement du projet qui nous a progressivement éloignés de l’architecture. Dès le lancement, on a reçu un accueil très encourageant, avec un intérêt de la presse spécialisée et de certaines enseignes et concept stores. Ces premiers retours nous ont donné envie de continuer, de structurer davantage la marque et de nous y investir pleinement. Ce n’était pas un renoncement, mais plutôt un déplacement naturel vers quelque chose qui prenait de l’ampleur et faisait sens pour nous. L’architecture reste aujourd’hui une culture et une sensibilité très présentes dans notre manière de travailler.
L’univers de l’enfance, lui, s’inscrit dans la continuité du travail que Cécile développait déjà pendant ses études. Mais assez vite, on a essayé de ne pas l’aborder de manière cloisonnée. On avait envie de créer des objets avec une écriture la plus intemporelle, la plus simple et la plus mixte possible, en s’éloignant des codes très marqués que l’on retrouve souvent dans l’univers de la puériculture.
L’idée était de penser à des objets qui puissent trouver leur place dans toute la maison, et pas seulement dans la chambre des enfants.
On voyait le projet comme un ensemble cohérent, avec la volonté de créer des objets qui restent beaux et sensibles dans un intérieur, sans avoir besoin d’être cachés ou mis à l’écart. Cette recherche de continuité entre les objets pour enfants et ceux du quotidien a beaucoup guidé notre approche, tant dans le choix des formes que des matières et des couleurs.
Cette formation d’architecte influence-t-elle encore aujourd’hui votre manière de concevoir vos collections ? Si oui, comment ?
Oui, cette formation influence encore très fortement notre manière de concevoir. Au fond, on a le sentiment que les mécanismes de création sont assez proches, qu’il s’agisse d’architecture, de design d’objet ou même de mode. Les échelles et les contraintes changent, mais la façon de penser un projet, de construire une cohérence, de faire évoluer une idée dans le temps reste assez similaire.
Cela nous a sans doute aidés à nous sentir rapidement à l’aise dans la conception de collections, à la fois dans chaque lancement, mais aussi dans la construction d’une vision d’ensemble. On essaie toujours de penser nos collections comme des étapes dans une évolution plus large de la marque, en gardant ce qui nous semble juste, ce qui nous plaît, et ce qui trouve aussi un écho auprès de nos clients.
Avec le temps, nos produits ont d’ailleurs beaucoup évolué. Cette évolution s’est faite à la fois grâce aux retours que nous avons reçus, mais aussi grâce au recul que nous avons appris à prendre sur notre propre travail. C’est sans doute là que notre formation d’architecte continue de jouer un rôle important, dans cette capacité à observer, ajuster, affiner progressivement une intention, et à construire une identité cohérente dans la durée.
Qu’est-ce qui nourrit concrètement votre regard et vos créations aujourd’hui ?
Notre regard se nourrit de choses assez simples et assez larges à la fois. Il y a d’abord tout ce qui relève du quotidien, les matières, les objets qui nous entourent, l’architecture, les ambiances, les couleurs naturelles. On est assez sensibles à des univers sobres, à des formes qui tiennent dans le temps, à des objets qui trouvent leur place sans s’imposer.
Notre formation continue aussi à jouer un rôle dans cette attention aux proportions, aux équilibres, aux détails, et dans la manière de chercher une certaine cohérence d’ensemble. On regarde beaucoup ce qui se fait dans le design et dans la mode, pas forcément pour suivre des tendances, mais plutôt pour comprendre des directions, des sensibilités, des façons de faire évoluer des objets ou des matières.
Les retours de nos clients comptent également beaucoup. Ils nous permettent d’ajuster, de comprendre ce qui est vraiment utilisé, ce qui plaît, ce qui dure. Cela nourrit une réflexion très concrète, ancrée dans l’usage.
Enfin, il y a une part plus intuitive, liée à nos échanges à deux, à ce qui nous touche à un moment donné. On avance souvent par discussions, par ajustements successifs, en essayant de rester fidèles à une certaine simplicité et à une forme de justesse dans ce que l’on propose.
Votre univers se distingue des codes enfantins classiques. A-t-il évolué depuis vos débuts, ou reste-t-il proche de votre point de départ ?
Dès le départ, on a fait le choix de s’éloigner des codes enfantins classiques, et c’est quelque chose qui n’a pas vraiment changé depuis. C’était une conviction assez forte entre nous, notamment sur la question du genre. On avait du mal à se projeter dans des collections différenciées, et on a très vite voulu proposer des objets mixtes, pensés pour tous, sans assignation.
Ce positionnement s’est aussi exprimé à travers le choix des matières. On a commencé très tôt à travailler le baby alpaga, une matière assez noble et inattendue dans l’univers du jouet. Justement, l’idée nous plaisait de proposer quelque chose de différent, à la fois pour sa douceur, ses qualités et la surprise qu’elle peut susciter dans ce contexte.
Les couleurs ont également joué un rôle important. On s’est naturellement tournés vers les teintes brutes de la fibre, les blancs, les gris, les bruns, avec l’envie de rester au plus proche de quelque chose de simple et d’apaisé. Cela rejoint notre volonté de créer des objets qui trouvent leur place dans toute la maison, et que l’on n’a pas besoin de cacher.
Enfin, dans le dessin même des produits, on a toujours cherché une forme de sobriété. Des formes simples, peu de motifs, une certaine retenue, tout en gardant de la douceur et de la présence. L’idée a toujours été de trouver un équilibre entre minimalisme et sensibilité, pour créer des objets à la fois durables, chaleureux et profondément attachants.

Vous avez fait le choix, pour une partie de vos collections, du fait main, de matières naturelles et d’une production équitable en Bolivie. Quelles contraintes concrètes cela implique-t-il aujourd’hui ?
Avant de parler de contraintes, on a surtout envie de parler de tout ce que cette collaboration nous apporte. On a la chance de travailler avec un atelier en Bolivie avec lequel un véritable dialogue s’est construit au fil des années. Ce sont des personnes qui prennent le temps de lire et d’interpréter nos dessins avec beaucoup de justesse et de sensibilité. À chaque prototype que l’on reçoit, on est toujours touchés par la qualité de cette interprétation, par leur capacité à rester fidèles à notre intention tout en y apportant quelque chose. Nos doudous sont vraiment le fruit de cet échange, d’un travail commun entre leur savoir-faire et notre regard.
Ensuite, bien sûr, il y a des contraintes très concrètes. L’atelier se situe dans la chaîne des Andes boliviennes, ce qui implique un certain isolement et des réalités logistiques particulières. Cela peut avoir des impacts sur les délais, sur les approvisionnements en matières premières ou encore sur le transport des produits finis. À cette échelle artisanale, chaque difficulté peut prendre une ampleur plus importante que dans des circuits de production plus industrialisés.
On le ressent d’autant plus quand on compare avec d’autres expériences de production, par exemple en Europe, où tout est souvent plus rapide et plus stable. En Bolivie, la fabrication est plus lente, plus dépendante de nombreux facteurs, qu’ils soient locaux ou liés à la conjoncture internationale, qu’il s’agisse de questions de politiques locales, économiques ou logistiques.
Chaque année apporte son lot de nouveaux défis, auxquels il faut s’adapter en permanence. Mais c’est aussi ce qui fait la richesse de cette collaboration. Cela nous pousse, eux comme nous, à rester inventifs, à trouver des solutions ensemble et à entretenir un lien solide, qui dure maintenant depuis près de douze ans et qui reste essentiel pour nous.

Dans un marché tiré par la fast-fashion, comment maintenez-vous ce rythme plus lent sans céder à la pression ?
Avec le temps, on a trouvé une forme d’équilibre. Comme beaucoup de petites marques, on est arrivés avec l’idée de proposer des collections très intemporelles, en pensant que cela nous permettrait de limiter le renouvellement et d’échapper en partie à cette logique de rythme imposé. On s’est rendu compte que c’était important malgré tout de faire vivre le catalogue, d’apporter régulièrement de nouvelles propositions, mais sans entrer dans une course permanente.
Aujourd’hui, on avance avec un rythme que l’on considère comme raisonnable. On enrichit les collections progressivement, avec quelques nouveaux modèles chaque saison, tout en conservant ceux qui fonctionnent dans le temps. On a la chance d’avoir des pièces qui plaisent depuis des années et qui continuent à trouver leur place, ce qui nous permet justement de ne pas être dans une logique de renouvellement forcé.
On fait aussi le choix de laisser les modèles vivre jusqu’au bout. Lorsqu’un produit fonctionne moins, on arrête simplement de le réassortir, et on prend le temps d’écouler les dernières pièces sans précipitation. On n’a jamais eu recours à des pratiques de déstockage agressives, et on veille à ce qu’aucun produit ne soit jeté. Dans certains cas, on préfère même faire des dons à des associations comme le Secours populaire français.
Ce positionnement demande de la constance, mais il nous permet de rester alignés avec notre manière de travailler. On préfère avancer lentement, en faisant évoluer les choses de façon progressive, plutôt que de céder à une pression qui ne correspond pas à ce que l’on souhaite construire.
Vous avez collaboré avec différentes marques. Qu’est-ce qui rend une collaboration pertinente à vos yeux ?
Oui, on a eu l’occasion de mener plusieurs collaborations assez différentes, que ce soit avec un hôtel pour lequel on a imaginé un doudou inspiré de l’esprit de sa mascotte, avec des marques de prêt-à-porter enfant en créant des pièces en lien avec leurs collections, ou encore avec une marque de papeterie de naissance, où leurs illustrateurs mettent en scène nos personnages sur des faire-part.
Ce qui rend une collaboration pertinente à nos yeux, c’est d’abord une forme d’évidence dans le dialogue. Il faut qu’il y ait une rencontre entre deux univers, quelque chose de naturel qui donne envie de construire ensemble. On est très attachés à l’idée d’un échange équilibré, où chacun s’investit réellement dans le projet. Ce qu’on aime, ce sont les allers-retours, les dessins partagés, les discussions, le fait de construire une vision commune petit à petit.
Il est aussi important pour nous de collaborer avec des marques qui partagent des sensibilités proches des nôtres, que ce soit dans les valeurs, dans le rapport à l’enfant, dans le choix des matières ou dans une certaine approche esthétique. Cela facilite énormément les choses et permet d’aboutir à des objets cohérents, qui font sens des deux côtés.
Au fond, une bonne collaboration, c’est quand chacun reconnaît son univers dans le projet final, tout en ayant le sentiment d’avoir créé quelque chose de nouveau à deux.
À quoi reconnaît-on un objet Main Sauvage ?
On reconnaît sans doute d’abord un objet Main Sauvage à ses doudous en alpaga, qui restent les pièces les plus emblématiques de notre travail. Ce sont des objets assez épurés, presque réduits à l’essentiel, avec des formes simples, des personnages construits de manière très minimale mais toujours avec une attention particulière aux équilibres et aux proportions.
Les couleurs jouent aussi un rôle important. On utilise beaucoup les teintes naturelles de l’alpaga, des blancs, des gris, des bruns, qui ont une chaleur et une douceur assez singulières. Ce sont des nuances sobres, mais qui apportent une vraie présence.
Il y a aussi une dimension plus sensible, plus difficile à définir, liée à la douceur des matières, à une certaine forme de retenue dans le dessin, et à l’attention portée aux détails. Chaque pièce est le résultat d’un travail minutieux, à la fois dans sa conception et dans sa fabrication, et cela se ressent.
Au fond, on espère que l’on reconnaît nos objets à cette combinaison de simplicité, de justesse et de sensibilité, quelque chose de discret mais d’attachant, qui parle autant aux enfants qu’aux parents.

Comment voyez-vous l’évolution de Main Sauvage dans les prochaines années ?
On évolue dans un contexte assez mouvant, où chaque année apporte son lot de défis, et qui demande de rester attentifs, souples et inventifs. Pour autant, on reste une marque dont le développement est assez naturel, dans la continuité de ce que l’on a construit depuis le début. On avance à un rythme volontairement doux, en accord avec notre positionnement, sans chercher à accélérer à tout prix.
Les doudous resteront clairement au cœur du projet. Ce sont nos objets les plus emblématiques, ceux qui nous définissent le mieux. Avec le recul, on s’est rendu compte que certaines de nos explorations, notamment autour d’articles en coton, manquaient parfois de lien direct avec cet univers. Aujourd’hui, on a plutôt envie de renforcer ces connexions, de créer davantage de cohérence entre les différentes familles de produits.
Cela passe par des projets qui viennent prolonger l’univers des doudous, comme le développement de vêtements pour bébés, ou encore des doudous habillés, avec des pièces en coton ou en alpaga qui reprennent les couleurs et les matières de nos collections. L’idée est de créer des passerelles, de faire dialoguer les objets entre eux, de construire un ensemble plus lisible et plus incarné.
On a aussi envie de développer davantage l’aspect illustré autour de nos personnages, à travers des affiches ou des cartes, pour prolonger encore cet univers. De manière générale, on ressent le besoin de se recentrer sur ce qui fait notre identité, et de le faire évoluer en douceur, en tissant des liens plus forts entre toutes les dimensions de la marque.
Cécile et Julien, mainsauvage.com
